Blog

Plaisir* et performance : le paradoxe du compétiteur et de l’entrepreneur

Catégorie : Actualités

Vous avez sûrement déjà entendu cette phrase, dans la bouche d’un coach, d’un manager, d’un proche : « prends du plaisir, tu verras, ça ira mieux. » Elle part d’une bonne intention. Elle est presque devenue une évidence, au point que personne ne songe à la remettre en cause.

Cette injonction, je l’ai reçue sur les pistes d’escrime, avant chaque match important. Je l’ai crue. J’ai même appliqué dans mes objectifs personnels de compétition. Et j’ai enchaîné mes deux plus mauvaises saisons !

Ce qui suit n’est pas un plaidoyer contre le plaisir. C’est la déconstruction d’une idée qu’on ne questionne jamais — et une proposition plus exigeante, mais plus juste : ce n’est pas le plaisir qui vous fera gagner, c’est la satisfaction, bien plus grand, plus puissant et surtout pas antinomique. Je vous explique.

*le plaisir se définit comme un état affectif agréable, un sentiment de bien-être, souvent éphémère.

L’injonction du plaisir : une évidence qui n’en est pas une

Mes entraîneurs, mes coachs, me l’ont répété ces dernières années : « prends du plaisir durant tes matchs. » L’un d’eux me l’a même dit sans détour, un jour : « Emmanuel, tu dois prendre plaisir. »

Je suis un compétiteur stressé ce qui n’est pas le cas de tout les athlètes mais de beaucoup, je dirait même la majorité. Avant un assaut important, un match à enjeu, le plaisir n’est pas la première sensation qui m’habite. Cette injonction a fini par me culpabiliser : je pratique un sport de haut niveau, certes, mais qui reste un sport amateur, un « loisir ». Je n’en vis pas financièrement et ma vie n’est pas en jeu comme autrefois lors des combats à l’épée. Alors pourquoi ne pas simplement m’amuser ?

En entreprise, j’ai entendu la même phrase, formulée autrement : « Emmanuel, si tu ne veux pas stresser, prends du plaisir. » Deux mondes différents, la même ordonnance.

J’ai fini par y croire, au point d’inscrire « prendre plaisir » dans mes objectifs personnels de compétition, plusieurs saisons de suite. Le paradoxe, je l’ai compris tout récemment et il me semblait vital de vous le partager (je ne suis pas le seul) : j’avais raison d’y croire dans la forme. Je me trompais complètement sur le fond avec en prime la confusion entre la jouissance éphémère provoquée par l’adrénaline d’un match et le plaisir.

Le stress, bon ou mauvais ? Quand la peur d’échouer paralyse

Il existe deux formes de stress. Le mauvais stress (la détresse) qui tétanise, réduit le champ de vision, empêche d’agir. Et le bon stress (l’eustress) qui mobilise, aiguise la concentration, pousse à se dépasser. Un compétiteur en a besoin pour performer ; c’est l’excès, ou la mauvaise nature du stress, qui pose problème, pas le stress lui-même.

Le mauvais stress, je le connais bien. Il paralyse l’athlète : il joue petit bras, n’ose plus ses coups, par peur de les rater. Il transforme l’audace en prudence excessive.

En entreprise, ce même mauvais stress produit un réflexe identique chez le dirigeant : la peur de prendre une mauvaise décision conduit à ne rien décider du tout, ou au mieux, à ajuster la tactique sans jamais remettre en cause la stratégie. C’est d’ailleurs à cela que servent, bien souvent, les cabinets d’audit et de conseil : confirmer une idée que la direction avait déjà. Si la stratégie échoue malgré tout, la faute retombe commodément sur le cabinet.

J’ai pourtant fait l’expérience amère d’une autre réalité : l’échec d’une stratégie vient rarement de la stratégie elle-même. Il vient des équipes qui n’y croient pas, qui disent oui en comité de direction et rament dans le sens inverse sur le terrain, qui critiquent en coulisses les décisions qu’elles ont validées en réunion. Le rôle d’une direction n’est pas seulement de choisir la bonne stratégie, c’est d’embarquer ses équipes dedans. Car on ne sait jamais si une décision était la bonne avant la fin. Et c’est précisément à la fin que réapparaissent, masqués, tous ceux qui n’avaient pas joué le jeu, pour dire : « je l’avais bien dit. »

Plaisir ou Réussir : un choix, pas une addition

Revenons-en à notre sujet. Ces dernières saisons j’ai donc consciemment cherché le plaisir en compétition, je ne parle pas de l’adrénaline provoqué par les matchs, mais le plaisir qui est défini comme un état de sensation agréable, un sentiment de bien-être. En échangeant avec mes camarades on fait à la grande majorité tous le même constat : « mais pourquoi est-on là, à se lever tôt, stresser par les matchs, les douleurs, les blessures… ». J’ai donc mis dans mon jeu cette recherche du plaisir comme je l’ai à l’entraînement : moins de stress, plus de plaisir sur des actions… Mes résultats, eux, se sont effondrés. Deux de mes plus mauvaises saisons.

J’ai compris pourquoi cet été au repos de la réflexion et grâce à un échange avec Alexandre Romieu, qui entraîne des joueuses et joueurs de tennis entre autres. Chercher en même temps le plaisir et la gagne, pour un compétiteur, est antinomique. C’est l’un ou l’autre, ou alors on fait du sport loisir, des galas, ce qui est très bien aussi, mais ce n’est plus de la compétition pour la gagne.

C’est le même paradoxe que vouloir gagner beaucoup d’argent tout en ayant beaucoup de temps libre pour en profiter. Ou vouloir un excellent cardio, un corps athlétique, tout en enchaînant les fast-foods et les soirées Netflix plutôt que les séances de sport. On ne peut pas vouloir la réussite et le confort du plaisir immédiat en même temps. Il faut choisir. C’est pareil en entreprise.

Alors j’ai choisi. J’ai retiré « prendre plaisir » de mes objectifs personnels pour la nouvelle saison. Je l’ai remplacé par une formule plus rude, plus honnête : vouloir la gagne à tout prix. Je sais que les autres compétiteurs adversaires aussi mais l’objectif reste personnel et indépendant. Alors je peux le désigner comme l’un de mes objectifs.

Ce que le stress révèle vraiment

Ce même Alexandre m’a raconté une anecdote qui m’a étrangement rassuré. Les toilettes des joueuses et joueurs à Roland-Garros, m’a-t-il confié, sont dans un état révélateur avant l’entrée sur le court — le trouillomètre y est à son maximum.

On ne le montre jamais. Les joueurs arrivent vêtus de blanc, sveltes, athlétiques, impeccables. Mais à l’intérieur, la tension est immense, et l’adrénaline dérègle jusqu’aux intestins. C’est l’axe intestin-cerveau : nous avons des neurones jusque dans le ventre, et ils ne mentent pas sur notre état de stress.

Cette anecdote m’a fait du bien. Je fais partie de ces compétiteurs qui ressentent ce besoin viscéral de se vider avant une échéance importante. Ce n’est pas un défaut de préparation mentale. C’est le signe que l’enjeu compte, et que le corps le sait avant la tête. Il est impossible de luter contre. Il faut l’accepter et l’on ne peut pas lui mentir en lui disant que l’on va passer un bon moment de plaisir.

La satisfaction, pas le plaisir : ce qui construit

Je ne dis pas qu’il n’existe aucun plaisir dans la compétition ou l’entreprise. J’aime échanger, rire, partager des moments avec mes collaborateurs, ou avec des adversaires devenus des amis. Ce plaisir là existe, et il est précieux. Il se poursuit en dehors des pistes et restent parmi mes meilleurs souvenirs. Il y a également la jouissance provoquée par l’adrénaline des matchs que l’on aime rechercher et c’est même un carburant des compétiteurs et entrepreneur.

Mais il existe quelque chose de plus grand, de plus puissant : la satisfaction. En compétition comme en entreprise, la satisfaction est la résultante du travail, du labeur, des échecs traversés, des galères… avant une victoire, un match remporté, un contrat gagné. Elle arrive après, jamais pendant.

Elle est aussi moins fugace que le plaisir, qui s’évapore presque aussitôt qu’il apparaît, et moins égoïste, en effet je trouve que le plaisir reste souvent une sensation tournée vers soi. La satisfaction, elle, nous construit. Elle nous donne confiance. Elle nous rend plus forts, meilleurs avec nous et les autres. Ce n’est peut-être, quelque part, rien d’autre que le bonheur.

Le plaisir, boussole d’une société — et le contre-paradoxe

Cette injonction au plaisir ne concerne pas que le sport ou l’entreprise. Elle est dans notre monde Occidentale la boussole d’une grande partie de nos actes. On choisit une orientation, un métier, un mode de vie, pour l’épanouissement immédiat plutôt que pour ce qu’il construira dans dix ans. On glisse vers l’écran plutôt que vers l’effort. On protège ses enfants de tout inconfort au nom de leur bien-être immédiat, au risque, comme je l’évoquais dans un précédent article, de les priver des vertus que seul l’échec peut donner.

Et si cette quête permanente du plaisir immédiat était précisément ce qui nous empêche d’atteindre ce que nous cherchons vraiment ?

Une société qui organise tout autour du plaisir ne récolte, à l’arrivée, ni le plaisir durable ni la satisfaction. On a même donné un nom pour ce mécanisme : le paradoxe du bonheur. Plus on le poursuit directement, plus il se dérobe.

C’est exactement ce que j’ai vécu sur la piste. En cherchant le plaisir du moment, je l’ai obtenu et j’ai perdu la victoire. Du coup la frustration a fait place et avec le doute en moi, en mes capacités. En cherchant la gagne, en acceptant l’inconfort, le stress, les intestins noués avant chaque match, j’ai fini par retrouver quelque chose de plus solide que le plaisir que je cherchais : la satisfaction. Et cette satisfaction-là, en réalité, m’apporte davantage de plaisir que je n’en ai jamais obtenu en le cherchant directement.

Si vous êtes de ceux qu’on somme de « prendre plaisir » avant un match, une décision, un lancement d’activié, une piste simple : retirez cet objectif. Remplacez-le par l’envie de gagner, assumée, sans détour. Le plaisir, s’il doit venir, viendra après, sous une forme plus solide.

C’est tout le sens de la méthode VITAL© que je développe dans LA VICTOIRE EN NOUS : ne pas viser le plaisir, viser ce qui vous rend vivant et laisser le plaisir venir en conséquence.